PHILOSOPHIE ET LIBRE PENSEE
PHILOSOPHIE ET LIBRE PENSEE
La Libre Pensée, l’organisation, l’association Libre Pensée, se présente comme un mouvement philosophique populaire. Mais qui dira la nature contradictoire des relations entre le « populaire » et le « philosophique » ?
On peut certes choisir une position démagogique qui consistera, d’entrée de jeu, à affirmer que la substance du peuple ne saurait être détachée de la vérité, d’un savoir vrai englobant de type philosophique. Mais, si cette postulation idéologique et fétichiste stimule er rassure les militants, elle ne saurait nous dispenser d’une esquisse d’analyse. Non, l’activité philosophique ne va pas de soi. Elle est plutôt un ensemble d’opérations de déracinements à l’égard des familiarités et des « clartés » apparentes. Loin de nous la mythologie de l’enracinement de la philosophie dans le bon terreau populaire. Ainsi, l‘activité philosophique critique, méthodique, dialectique, ne va pas dans le sens du poil ! Ce n’est pas une question d’opinion publique majoritaire. Spontanément, la massivité populaire ne produit pas de philosophique accordé à des exigences de rigueur et de pensée rationnelle, à moins de sombrer dans l’obscurantisme à l’allemande où le mot philosophie désigne une « certaine vision du monde » (Weltanschauung), n’importe laquelle, une « Culture », une forme de « l’esprit du peuple », d’un peuple de « Volkgeist » dont les effets pratiques de fanatisme paranoïaque et destructeur orchestrés par des conducteurs de peuple dans l’axe de l’histoire et du « vrai » peuple nous sont bien connus.
Certes, cette philosophie « populaire », un je ne sais quoi de plus ou moins volatile exprimant confusément (une vision de… quand le mot vision désigne tout aussi bien la logique objectivante du plus précis de nos sens, la vue que la bouillie hallucinée des visions à la Jeanne d’Arc…) une « sensibilité ethnique » (sic) ne trouve pas toujours dans les environs immédiats des interprètes excités, fascinables et nazifiables.
Et on peut sans doute imaginer des philosophies – visions du monde molles et tranquilles – quand le mot philosophie est un substitut tout aussi décoloré du mot CULTURE lorsque ce dernier renvoie aux formes affaissées de la vie sociale, où la pensée critique et rationnelle n’est pas de mise.
Mais, de toute façon, philosophie dure ou philosophie-édredon, le peuple paraît avoir le bon dos, quand il s’agit de lui glisser, en douce ou violemment, une philosophie adéquate censée représenter ses intérêts, ses passions, ses idéaux, sa « pensée ».
Devant cette manipulation plus ou moins subtile de la matière philosophique par les gros pouvoirs, on peut sans doute penser que, pour échapper aux traquenards du « mensonge local », il existe une place stratégique occupée par une Libre Pensée résistante refusant de jouer le jeu de ces philosophies-là et de ce peuple-là !
Mais qui dira les difficultés qu’éprouvent les « libres penseurs » à manier les langues philosophiques quand ceux-ci, par ailleurs, sont travaillés par ces idéalistes « intelligents » et autres jésuites et dominicains ?
Comment, alors, populariser la pratique rationnelle et critique des langages philosophiques quand le champ philosophique est occupé solidement par l’adversaire idéologique ? On comprend la réticence des libres penseurs qui, derrière l’étiquette philosophique, pressentent le souffle et les incantations des sirènes cléricales.
Et pourtant, quels que soient les dangers à entrer dans le champ de manœuvres discursives philosophiques où nos adversaires verrouillent et désorientent la communication philosophique. Il apparaît de plus en plus nécessaire d’augmenter la compétence philosophique des libres penseurs pour ne pas déserter une zone de l’activation des idées où nos positions se sont indiscutablement affaiblies.
Ce travail est un travail de fond. Il n’est pas seulement d’histoire ni oratoire. Bien que certains « libres penseurs » soient plus légitimement portés aux approches historiques, avec ces bonnes références commémoratives, symboles de nos luttes, signes de reconnaissance, il est sans doute venu le temps de faire plus qu’un « populisme » de pensée.
A l’un de nos congrès, on pouvait entendre, sans doute dans les coulisses : « Enfin, d’abord, la libre pensée, faut que ça pense ! ».
Et soyons convaincus que, si le combat philosophique n’est pas mené avec plus de rigueur, avec la connaissance actualisée de tout ce qui tourne autour des savoirs philosophiques et scientifiques, et l’usage pervers et clérical de ses savoirs, la Libre Pensée risque de moudre trop souvent des formules rhétoriques incantatoires. Signe des temps dont se réjouiraient nos adversaires.
Nous ne sommes d’ailleurs pas faits pour crier, devant cette perspective : « Ah, les beaux jours ! ». Et les « beaux jours », est-ce qu’il faut les envisager à partir de je ne sais quel Samuel Beckett pervers saluant ainsi, paradoxalement, le monde de l’obscurantisme ?
Des décennies occupées à caricaturer, ringardiser le rationalisme, le positivisme, le matérialisme, à décentrer la pensée de son noyau de tension rationnelle, d’exigence d’universalité, porteront-elles leurs fruits pour susciter la mauvaise conscience chez les libres penseurs qui devraient apprendre la modernité : « les figures de la raison ont changé ! » ? Mais on aura beau essayer de culpabiliser les libres penseurs de leurs vilaines manies de l’Universel, alors que l’adversaire tient à vous séduire et à vous convaincre que la « réalité » est « locale », suite de petits milieux quotidiens où il fait bon vivre dans le convivial, la communauté !
Cet appauvrissement du régime philosophique actuel est certes bien connu. Vers un journalisme des idées qui joue superficiellement à la phénoménologie avec quelques zestes de Heidegger, de Nietzsche, d’éclectisme charriant les langages du corps, de prophétisme sacrificiel, de catastrophisme mystique, et les projets d’atomiser et de disperser les discours sociaux et politiques porteurs d’une certaine dangerosité critique pour moderniser toute une tradition de consistance philosophique, le terrain philosophique s’ensable et s’émiette…
De Jean-Paul Sartre à Michel Serres, en passant par Michel Foucault, Jean-François Lyotard, pour ne citer que quelques repères, l’axe humaniste à visée universaliste, fécondé par une raison unifiante, totalisante, est renvoyé au magasin des accessoires pour faire place à un chatoiement plus ou moins confus des « cultures » différenciées où les adhésions par croyances, par projets, par profondeur inconsciente paraissent réaliser la « véritable richesse humaine ».
Et ce mouvement de déstabilisation du « pauvre et sec rationalisme » trop proche du modèle des « Lumières » du 18ème siècle, trop potentiellement révolutionnaire a assez de vigueur pour introduire de la « mauvaise conscience » chez un certain nombre de rationalistes contemporains. Songeons à l’évolution d’un Jean-Pierre Vernant qui, « rationaliste convaincu », analyse sans doute fort finement les problèmes de la connaissance et de ses stratégies dans la Grèce antique, remet en question et à juste titre la mystification d’une raison harmonieuse pour aboutir à un assez curieux polymorphisme de la raison. A chaque société, sa « raison », sa logique, son ordre, son système…
Ce culturalisme différentialiste (anthropologie américaine + germanie philosophique) capitalise de plus en plus sa nocivité idéologique.
Libres penseurs, mal embouchés et barbares, mal ouverts aux autres, aux identités culturelles, nous refusons ces dogmatismes populaires. La solution ? Pratique, technique, idéologique. Reconnaissons que la Libre Pensée n’occupe pas dans le champ philosophique actuel, dans le débat d’idées, la place qu’elle se doit d’occuper. Autres temps ??? Autres mœurs ? Allons ! La vitalité philosophique, les dynamismes de « Pensée », sont bien là, sousjacents, mais ils ne se réduisent pas aux bons signes de reconnaissance fraternelle de penser ensemble des leitmotivs, de bonnes habitudes d’être avec… qui font chaud au ventre et au cœur.
La Libre Pensée est une « pensée » à risque, et non une plate pensée (sans doute nécessaire pour faire fonctionner une « communauté » idéologique) ronronnant dans ses slogans généraux et généreux.
Or, cette partie de théorie philosophique plus rigoureuse s’est sans doute affaiblie au cours des dernières décennies, facilitant tous les opportunismes, attentismes et autres marais où la véritable pensée démissionne.
Nos adversaires ont sans doute facilité termitages, grignotages de toutes sortes de nos positions, de nos thèmes animateurs, entre autres celui de la laïcité… Mais ils n’ont pas constitué cette « néo-pauvreté » de la Libre Pensée.
On pourra sans doute regretter cette réticence bien compréhensible de certains libres penseurs à une réflexion philosophique piégée. Mais cette somme de réticences à utiliser plus franchement un outil mal orienté par un système idéologique dont on n’a pas la maîtrise aboutit bien, en fin de course, à une impuissance à assumer un combat d’idées plus frontal.
Mais paradoxalement, derrière les mécanismes pervers de « l’appauvrissement » philosophique (relatif) de la Libre Pensée apparaissent des tensions de questionnement plus radical, de novation, de mutation. Que faire pour dépasser les formulations un peu affadies d’un certain rationalisme, dont l’adversaire, en position de force médiatique, supérieur exagère les rigidités ?
Bousculer sans doute quelques habitudes. Il est sans doute terminé le temps des illusions où il s’agissait de faire confiance aux grandes organisations, pour « penser juste » et dans l’air du temps… Suivisme et opportunisme, attentisme de bonne volonté, phraséologie oratoire comprenant l’indigence de la pensée, ont été les ingrédients parmi d’autres d’une défaite historique des laïques libres penseurs sans précédent.
Compter sur nos propres forces, mais en les déployant correctement, stratégiquement, dans les secteurs où se font des savoirs frais, de véritables compétences philosophiques sans attendre qu’ils se vulgarisent pour être captés par des libres penseurs supposés n’assimiler que des nourritures molles et « populistes ». Telle apparaît la nécessité non seulement d’une activation philosophique, mais de la survie d‘un mouvement qui doit répondre par des productions réelles (productions écrites, médiatiques…) à un projet de base qui se dit philosophique s’il veut conserver une véritable crédibilité culturelles.
Au début du siècle, un certain Marc Sangnier, dans la ligne du christianisme social tonique, musclé et subtil, avait bien compris qu’il fallait rattraper un important retard pour qu’une « nouvelle génération de catholiques » (« Une méthode d’éducation démocratique » M. Sangnier, p. 29) occupe impétueusement le terrain du « démocratique » et de l’éducation populaire. Mais « l’audace de ses adversaires » (Libres penseurs, laïques de tous poils) qui avaient le vent en poupe avait permis de prendre les devants en habitant les dynamiques positions de la formation sociale, en créant et en développant l’expérience des universités populaires (de 1899 à 1914 en particulier).
Les gens du « Sillon », avec leurs cercles d’études et leurs instituts populaires bien conduits par le polytechnicien Sangnier, eurent assez vite fait de combler un retard en s’efforçant de « démontrer (sic) la vitalité du catholicisme et de prouver son opportunité sociale ».
On connaît la suite. Les rôles sont inversés, maintenant. Les seules façons de prouver la vitalité de la libre pensée : envisager dans une perspective d’emblée européenne et nationale la constitution d’un réseau d’universités laïques qui n’auront pas mauvaise conscience d’assumer, sans naïveté, l’idéologie laïque à travers un véritable travail de conceptualisation philosophique.
Quand un certain nombre de secteurs scientifiques et philosophiques, médiatiques contemporains, sont dans les mains, dans les zones clefs de la production et de la diffusion du savoir, de chercheurs plus ou moins religiosisés opérant cependant dans le domaine public, il ne faut plus rêver et attendre que ça se passe !
Faisons autre chose que de bramer à l’injustice du sort, et à l’impérialisme de nos adversaires.
Le terrain scolaire n’a plus, quoi qu’on dise, le rôle stratégique qu’il a eu. Il est collé, enveloppé, par le « béton » et l’ensablement médiatique que lui imposent ses filtres et ses contenus. Les « domaines » publics devenus poreux se laissent « sillonner » par des « missions d’intérêt public » qui viennent défigurer nos idéaux de « service public ».
S’adapter aux stratégies de l’adversaire en anticipant non seulement ses coups mais en affrontant, à leur niveau, son travail d’élaboration et de diversion idéologique que produisent les « discours philosophiques » de la maison d’en face !
Nous aurons peut-être à produire dans les mois qui viennent un nouvel imaginaire de la Libre Pensée, ce qui montrera que nous ne nous contentons pas de la surface des choses. Que nous savons remettre en question « clichés », langue de bois, même quand ils nous concernent. Un débat de fond sur nos idées est de plus en plus nécessaire !
Et si nous utilisons ce terme « d’imaginaire » (loin de nous cette idée de nous livrer aux archaïsmes des images « profondes » traités mystiquement), c’est que nous avons la conviction qu’il va nous falloir imaginer, avec ardeur et rigueur, de nouvelles pistes pour ramifier, complexifier philosophiquement la Libre Pensée.
Jean CROCQ