CULTURE ALZHEIMER
Quand on essaie de valoriser la folie ou le fou, il y a comme une jeune vitalité dans l’air, du chaos, du tonus traversant les comportements, les corps et les langages, une ferme explosion de juvénilité, de forces aberrantes à la jointure de l’enfance et d’un univers revigoré qui peut, dans certaines conditions, jouer sur cette folle liberté turbulente.
Dans la mythification rôdant autour de la folie, le neuf, la nouveauté, le soudain… paraissent faire partie des meubles, des bonnes associations qui permettent d’accorder à la folie, sous-catégorisée ou non, d’avoir substance et vie et comme un avenir culturel.
Certes, le « jeune fou » passe plus facilement nos seuils que le « vieux fou ». Est-ce parce que le noyau dur de la folie est intrinsèquement « jeune », soleil de forces naissantes, éclat n’ayant pas le temps de se ternir ? Est-ce parce que le nœud substantiel de la jeunesse est bien constitué par les puissantes ruptures qui possèdent la somme des surprises, des aléas et, pourtant, comme un système de folle imprévisibilité ?
Mais quand on essaie de lier la vieillesse à la folie, il est difficile de jouer avec le lumineux, les forces vives, lumineuses ou non. On sombre alors dans le contexte de la mauvaise dislocation, de la fange, du marécage et des mauvais déchets de fin d’un monde laminé et putrescent.
Si le jeune fou conserve le vif-argent de l’explosion, le vieux fou fait plus que radoter ; ses odeurs, ses puanteurs possèdent, oui, ce ralenti indécrottable, cette lourdeur d’abaissement et d’horreurs loin du volatile et de la légèreté perçante. Au royaume de la viscosité, la folie ridée et déspatialisée n’a pas la cote.
Dans la mauvaise folie des vieux, on travaille ainsi la sale étiquette de la « démence sénile ». Quand la folie a du plomb dans l’aile, se paralyse, elle appartient alors aux stratégies non autonomes de la psychiatrie lourde dont le rôle, entre autres, est de neutraliser les tentations, de faire voltiger les concepts et les rêveries de libertés profondes et d’assurer le parking, plus ou moins aseptisé, d’une humanité dégradée, « naturelle », apparemment peu propice à la sophistication culturelle. Ainsi s’institue la « démence » dont le sémantisme est fait pour décourager les illusions et les bonnes volontés humanistes.
Ajoutez à la démence les prétendues sombres images de la vieillesse, et cette démence, trou noir sentant de toute évidence le vieux, périclite dans les consciences et les inconscients « populaires ». Double hypothèque où vont se consolider, pour faire bloc et concentrer la viscosité de la peur populaire, les rigides négativités de la vieillarderie et de la folie déchue.
Sans doute existe-t-il des stratégies d’apprivoisement, à grand renfort de gérontologues, de gériatres, d’associations familiales et de médias « familialisés » pour faire apparaître le nouveau produit de la vieillesse carrément dégradée. Certes, nous sommes loin de la facilité avec laquelle s’est instituée la planète du troisième âge favorisée, consommant du jogging, des pratiques corporelles gymniques ou bioénergétiques, du tourisme planétaire et des leurres d’université pour sénescents conservant leur tête. C’est ainsi qu’est apparue sur le marché la « maladie d’Alzheimer » pour ceux qui perdent leur tête et qui se trouveront aux prises, et sévèrement comme on dit médicalement, avec les trous, dissociations de mémoire et de l’activité intellectuelle.
Dans la perspective du massif vieillissement de la population européenne, de la prolongation de la vie humaine dans nos sociétés, les « Alzheimer » (du nom du médecin allemand qui, en 1906, commença à décrire cette présénescence et sénescence mentale) seront donc parmi nous. Dans la mesure où 5 à 6 % de la population après 60 ans et 20 % après 80 ans seront des Alzheimer, et où il n’y a pas, dans l’état actuel de nos connaissances, de thérapeutiques médicales efficaces contre cette maladie, un nouveau paquet de relations sera sans doute à construire pour traiter autrement, sans complaisance ni démagogie, et positivement ceux qui ont été tangentés dans les réserves de la « démence sénile » et du gâtisme.
Ne doutons plus alors que le véritable problème sera poétique et culturel. De même qu’on essaie de produire et de valoriser, moyennant des manipulations adaptées, une culture jeune, une culture Rock, sans grande rigueur, en se laissant aller à une parole d’amalgame nourrie par un populisme anthropologique justifiant un marché à conquérir, de même, il faudra bien renverser les paradigmes, ou du moins équilibrer les représentations à propos des humanités montantes et descendantes.
Et même si certains gérontologues et gériatres insistent sur la non-communication, discommunication apparente des Alzheimer, sur leur narcissisme, leur autisme mâtiné de schizophrénie…, et « catastrophisent » en ne voyant dans leurs déambulations que des mouvements aléatoires proches des mouvements browniens, l’étude des langages, sous-langages, spatialisation/déspatialisation des Alzheimer, aux divers stades de la dégradation mnémonique, intellectuelle, cérébrale et physique n’en est encore qu’à l’enfance.
Par contre, tenter de rejoindre l’espace de mon enfance, aller par exemple vers ses grands-parents en animant des suites d’actes, des dérives imaginaires (qui se concrétisent dans un lieu quelconque), par ce thème des retrouvailles disjoindre des espaces où les plus immédiats sont à leur tour clivés, surclivés, des temporalités qui échangent leur sens et leurs contradictions, ces mouvements s’inscrivent bien dans une démarche cohérente de quête qui a ses lettres de « noblesse » et ses épreuves.
Il faudra bien suivre de près ces langages-là qui se cloisonnent, se bloquent, interfèrent, « bavent » les uns sur les autres, flottant au milieu de flux et de fragments d’espaces, des cacades temporelles qui mixent leurs contenus; étudier et pratiquer leurs effets de sens et d’action, si l’on veut non seulement « humaniser » nos rapports avec une vieillesse dite dégradée dont la « sagesse » est faite de dissémination, mais aussi apercevoir les linéaments d’une connaissance qui ne triche pas avec la complexité de la réalité, et assumer ces enjeux de culture. Quand une certaine « modernité » conduit à parquer et à mettre au tapis ces « vieux fous » dépendants, quand chez certains le penchant de barbarie semble aller de soi, on est amené à exagérer le côté « immobile » des Alzheimer en voyant en eux des « cactus » et des « cloportes » comme si on leur interdisait une quête à la Kafka.
Je me souviens ainsi d’une longue conversation que j’eu avec le professeur R. Hugonot (12 septembre 1986) dirigeant les services de gérontologie de Grenoble.
J’essayais d’introduire le problème de la perte des repères spatiaux et les écheveaux, nœuds de la déspatiallisation comme un « surplus de sens » nous obligeant à augmenter notre compétence pluriplanaire du sens et des actions.
Quand les Alzheimer se perdent dans la ville, ils éprouvent une « angoisse épouvantable » assurait R. Hugonot. « Comme si nous-mêmes, ajouta R. Hugonot, nous nous trouvions — ça nous arrive en rêve parfois — dans une ville inconnue, en nous disant: ‘Qu’est-ce que je fais là, c’est pas là où je voulais aller !’, et en ne sachant même pas le nom de cette ville. Comme si on ne savait rien… C’est un peu comme un film fantastique. On croirait un roman de Kafka… ! « La maladie d’Alzheimer, c’est kafkaien !’ ».
Comment savoir si les Alzheimer sont massivement des arpenteurs entraînés à l’évidence à la quête sans fin d’un « objet », d’un être en fuite ou s’ils sont ces cancrelats appelés à être écrasés ? Mais quel Kafka ? Celui du « Château » ? Celui de la « Métamorphose » ? Notre gérontologue semble avoir plus fantasmé autour de la « métamorphose » schématisée que sur la quête spirituelle du « Château ».
« On devient un cloporte… C’est vraiment la maladie qui rend l’être le plus végétatif possible. Les gens ne sont plus que des cactus, des cactus qui sont arrosés par les autres mais qui sont aussi difficiles à maîtriser ou à aimer qu’un cactus ! Il arrive une limite à la tolérance. Le nombre de familles qui sont à bout, qui n’en peuvent plus, qui viennent pleurer chez nous en disant ’On n’en peut plus !’ augmente sans cesse. L’individu qui est atteint de cette maladie finit par détruire la famille. Il devient pathogène pour sa famille et, en revanche, sa famille devient pathogène pour lui... »
Cloporte. Cactus. Ces métaphores dérisoires, certes apparues dans le feu d’une conversation informelle, en disent long sur l’imagerie populaire, dans nos sociétés, autour de l’immobilité, de la passivité, de l’inutilité des vieilles et des vieux atteints de gâtisme. Tous ceux qui s’occupent des anciens dans un état de dépendance, des plus modestes agents de l’aide aux vieillards qui ont perdu la tête, aux gérontologues et gériatres distingués essayant de légitimer leurs domaines scientifiquement, techniquement, médicalement, socialement, tous émettent, comme en chœur, des signaux de détresse quasi institutionnels. Comme s’il y avait une impuissance irréductible à dépasser un pauvre constat. Les Alzheimer sont destructeurs du tissu social puisqu’ils menacent de l’intérieur le bien-être et l’intégrité de la famille, composant de base, cellule, de la société.
Peut-être pourrait-on en dire tout autant des enfants piailleurs, malades ou non, de tous les humains agressifs ou mal perçus pouvant aigrir par leur seule présence les groupes familiaux les plus soudés.
Quelle est la réponse adéquate ? On comprend qu’elle dépasse les propositions des gérontologues et des gériatres quand ceux-ci, de guerre lasse, préconisent des petites unités de vie avec, comme on le dit pompeusement, des « surfaces de déambulation » de 600m2 pour laisser « libres » nos Alzheimer. Entre Alzheimer, on se comprend !
Le véritable problème est sans doute d’améliorer nos déambulations propres quand on aborde les terres d’exil des Alzheimer, de garder le contact avec les Alzheimer qui ensablent nos vies et déclenchent des surprises, des fractures qui engagent des jeux de langage, des silences accompagnés de tripotages infinis d’objets, de papiers, de miettes, d’associations incongrues de choses et de « petits bouts » de je ne sais quoi, autant d’actes poétiques brouillant les pistes habituelles.
Ainsi, les langages de ceux qui émiettent leur monde et tendent à termiter nos déambulations codées, qui collectionnent précisément des bouts de ficelle pour attacher, envelopper A dans B dans C, C dans D, jusqu’à plus soif… font jouer toutes sortes de microchaos stimulateurs d’événements, leurres et lueurs. Aussi serons-nous appelés à mieux lire la nouvelle « La Ficelle » de Guy de Maupassant.
Le saviez-vous ? Maître Hauchecorne se baisse pour ramasser sur la route un petit bout de ficelle. Vu par un vague ennemi, il s’efforce de cacher assez maladroitement ce geste de « Normand » qui pense que « tout est bon à ramasser qui peut servir ».
Comme, sur les entrefaites, un portefeuille a été perdu, on aura donc aperçu Maître Hauchecorne en train de ramasser le portefeuille.
Bien que le portefeuille soit retrouvé, Maître Hauchecorne ne parviendra jamais à se disculper, malgré tous ses efforts pour affronter la « menterie » calomnieuse par des récits de« bouts de ficelle » de plus en plus détaillés. Il en mourra.
Une vue sémiotique superficielle consistera à voir dans le geste de Hauchecorne un cas particulier d’un programme de base qui est celui du Normand avaricieux et pragmatique.
Mais un bout de ficelle, ça sert à quoi ? Un petit bout de ficelle dans la crotte, par ailleurs, précisément dans le merdier mental dans lequel Maître Hauchecorne se trouve, ça prend un tout autre sens que dans un système d’économie normande fonctionnant à l’avarice et par toutes ces vertus qui encouragent et consolident la capitalisation (bout de ficelle= portefeuille… Le texte même de la nouvelle « La Ficelle » de Maupassant).
Sur la « surface de déambulation » de la place de Goderville, Maître Hauchecorne s’initie à la poétique de l’Alzheimer en traquant du déchet, de la miette, du petit bout, un petit bout de ficelle en l’occurrence. Corde et crotte.
« Il m’a vu ramasser c’te ficelle-là, tenez, m’sieu le Maire ». Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde. Mais le maire, incrédule, remuait la tête. « Vous ne me ferez pas croire, Maître Haucecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille ».
Nous avions tous une vue imprenable sur la superbe surface de déambulation normando-grenobloise. 40 Alzheimer entraînés qui sentaient l’étable, le lait, le fumier, le foin et la sueur dégageaient des touffes de saveurs aigres d’urine et d’excréments blêmes, affreuse senteur humaine et bestiale particulière aux Alzheimer (?).
Nous fouillâmes dans nos poches. Des miettes, des grains de riz pour les oiseaux, des tresses, des nœuds, des échantillons de papier hygiénique rose, trois morceaux de sucre à demi fondus.
Nous finîmes par découvrir le peloton de bouts de fils rognés, rongés, ceux de tous les éclats, bave de mots à fileter encore plus, qui cahotaient dans l’histoire de la ficelle d’Alzheimer.
Jean CROCQ